Eco-anxiété

« Eco-anxiété ». Cette notion semble presque nouvelle, à la mode. Pour ma part, cela fait quelques années qu’elle me bouscule, m’impacte, me contraint.

Je ne sais plus trop quand cela a vraiment commencé. A vrai dire, ma prise de conscience écologique a été assez tardive. Je savais que la pollution provoquait des problèmes de santé… mais avant que cela ne se manifeste dans mon entourage proche, cela ne m’avait pas véritablement touché. Ce n’est qu’après le deuxième cas de cancer déclaré parmi mes proches, chez des personnes pourtant jeunes, que j’ai voulu comprendre. A l’époque, l’UNESCO commençait à alerter sur les liens entre facteurs environnementaux et leucémies. J’ai alors entrepris d’assainir mon alimentation : mieux manger, opter pour du bio pour réduire les intrants … Quelques documentaires plus tard, je réduisais ma consommation de viande pour préserver ma santé et réduire également mon impact environnemental. C’était une période heureuse, durant laquelle j’ai cherché à revenir à l’essentiel, à m’intéresser aux histoires qui se cachent derrière chaque produit, à la passion des producteurs, au travail vertueux. J’y a fait de belles découvertes humaines et gustatives. Le vieil adage « dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es » était devenu pour moi un art de vivre, une philosophie.

Mais les dégradations écologiques – pollution de l’air, des océans, extinction en masse des espèces vivantes sur notre planète, réchauffement climatique (qualifié par l’association psychanalytique internationale comme étant la plus grande menace de santé publique du XXIe siècle) n’ont cessé d’exercer sur moi un poids de plus en plus fort. Je commençais même à être en peine au travail ; pour l’informaticien que j’étais, l’impact environnemental du numérique – notamment lié à l’extraction des terres rares et à la consommation d’énergie – commençait à poser problème. Et sur le domaine social, la révolution annoncée des algorithmes et de l’IA et leurs impacts profonds sur nos sociétés commençait vraiment à m’inquiéter. Que deviendraient tous ces gens dont le travail allait être amené à disparaître ? Il me semblait que ces grands chamboulements étaient sous-estimés, voire parfois ignorés. Si digital et développement durable sont deux forces qui, indéniablement, ‘disruptent’ nos sociétés, le digital ne semble pas se soucier beaucoup du développement durable. Il me fallait donc trouver un moyen de réaligner mon travail à mes aspirations. Changer de secteur ? Changer de job pour changer le monde ? Tenter de rendre ma boîte plus vertueuse ? … toutes les pistes étaient ouvertes.

Dans cette quête de sens, j’ai cherché à échanger avec d’autres, consulter différents avis, entendre de nouveaux courants de pensée. Je me suis d’abord tourné vers les optimistes car c’était le discours que j’avais envie d’entendre – je voulais vraiment éviter de m’enfoncer dans la déprime. J’ai tout d’abord découvert les cornucopiens et les techno-solutionistes. Ils semblaient confiants ; le génie humain nous ayant tiré plusieurs fois de la catastrophe, pourquoi douter que les percées d’innovations scientifiques ne viendraient pas réparer et restaurer ce qui avait été dégradé ou détruit ? L’idée était terriblement séduisante : il s’agissait de continuer, comme si ne rien était, de jouir du progrès et ne surtout pas douter que notre avenir serait radieux. Les solutions qui nous permettraient de débarrasser les océans des plastiques, décarboner notre consommation énergétique, refroidir la planète en « gérant » le rayonnement du soleil, capter l’excès de CO2 atmosphérique, régénérer les espèces disparues… étaient déjà en train d’être testées et seraient déployées en masse dans un futur proche.

Cela m’a calmé quelques temps. Mais à force d’entendre les scientifiques martelant qu’au rythme auquel nos écosystèmes s’effondrent et la planète se réchauffe, les catastrophes seraient rapidement irréversibles, je me suis rendu compte que j’étais victime d’une dissonance cognitive dont il fallait que je me libère. Cette triste réalité environnementale, je la connaissais mais refusais d’y croire. Je la fuyais, ou pire encore, je la niais. C’est un peu comme quand on refuse d’admettre qu’une recherche de croissance économique infinie via un modèle de capitalisme basé sur la prédation de ressources ne peut pas être soutenable sur le long terme. Notre monde physique, notre planète, est finie et ne peut donc pas répondre à cette aspiration. On est d’accord, on y pense, puis on oublie et on fait comme avant.

Mais alors, que faire ? Je ne voulais ni me résigner à ne rien faire, ni rester dans le déni. Il me fallait changer les choses… mais comment ? Etait-il encore possible de rendre les politiques publiques, les entreprises, les individus plus vertueux vis-à-vis de la planète ? Devais-je plonger dans le développement durable pour tenter de faire bouger les pratiques, inspirer, militer pour la bonne cause ?

C’est en tout cas la voie que j’ai décidé de poursuivre en m’inscrivant au Master RSE/DD de l’ISIGE en 2018. Une année particulièrement riche en enseignements et en échanges, mais dure tant j’ai voulu ouvrir les yeux, plonger dans la réalité et accepté de m’imprégner des discours les plus pessimistes, notamment ceux des doomdayers prêchant le très prochain effondrement de notre civilisation. Fort heureusement, ma promotion fût d’un très bon soutien ; l’écoute, la diversité des points de vue, l’envie partagée avec quelques camarades de promo d’agir en faveur de l’environnement, nous a même amené à créer un petit collectif pour expérimenter nos propres capacités à changer nos comportements et réduire notre empreinte carbone, et à s’aider les uns les autres dans un esprit de bienveillance.

Évidemment, une fois sorti de l’entre-soi de la formation et du collectif, le déphasage avec le reste du monde semblait toujours de plus en plus grand. Mais qu’importe. Suivre cette formation s’est inscrit, d’une certaine manière, dans ma quête de sens mais aussi dans ma quête personnelle de bonheur. Il me reste encore beaucoup de chemin à parcourir ; par exemple, je commence tout juste à comprendre que travailler sur soi est sans doute le plus fondamental avant de vouloir prétendre à mettre de la morale et de l’éthique chez les autres. Aujourd’hui, je passe souvent, et en dépit de toute ma bonne intention, pour un écolo-chiant dans mon cercle familial ou amical. J’ai peut-être même fini par perdre des amis à vouloir « faire le bien ». Nul doute que j’ai encore beaucoup à apprendre et à travailler sur moi-même pour espérer un jour entrainer d’autres dans mon sillon. Je m’y atèle quotidiennement, dans ma parentalité, en tant qu’employeur de nounou, et dans mon cadre familial ; je suis encore loin d’être exemplaire, mais j’ai la ferme intention de m’améliorer.

Le plus difficile, me semble-t-il, est de désapprendre certains schémas de pensées hérités du passé, et d’arriver à poser un regard candide. Car les challenges auxquels nous aurons à faire face nécessiteront des approches nouvelles. Rester ouvert, tel un étudiant, n’est pas simple quand on est quadra, mais l’effort en vaut largement la chandelle… du moins, l’avenir me le dira !

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